Remettons le Liban sur les rails du progrès...

 

En plus de sa valeur historique incontestable, le Bâtiment des Voyageurs (B.V.) de la gare Mar Mikhaël, construit en 1895, revêt un intérêt architectural certain. Les dessins du bâtiment prennent pour modèle le plan-type établi en 1889 par le Service de la Construction de la Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM) pour les gares de trafic équivalent.

Les plans-types de la compagnie PLM ont été appliqués à toutes les gares du chemin de fer de Beyrouth à Damas quasiment sans modification. La seule modification significative concerne les débords de toiture. Cependant, pour le Bâtiment des Voyageurs de la gare de Beyrouth, de plus grande importance, la société DHP s’est offerte le luxe d’adapter le plan-type au climat et aux usages locaux.

Le bâtiment, qui mesure 21 mètres de long sur 8 mètres de large avec un étage de même dimension, correspond au plan-type d’une gare de 2ème Classe selon la classification du PLM. Ce plan-type s’applique, au PLM, à une prévision de trafic de 30 à 80 voyageurs par jour. Nous n’avons malheureusement trouvé aucun chiffre concernant le mouvement des voyageurs en gare de Mar Mikhaël pour vérifier cette règle. Cependant, ces chiffres peuvent paraître faibles pour une ville comme Beyrouth qui compte à l’époque 120 000 habitants, mais il ne faut pas oublier que la ligne Beyrouth-Damas est une ligne à voie étroite et unique, destinée avant tout au transport des marchandises entre la ville de Damas et le port de Beyrouth.

Nous avons retrouvé les dessins de ces plans-types dans le Traité de Construction de la ligne Beyrouth-Damas établi par la Société de Construction des Batignolles et conservé au Centre des Archives du Monde du Travail, en France. Le plan-type est daté de septembre 1889 et le cartouche porte la mention manuscrite : ”Bâtiment pour voyageurs applicable à la gare de Beyrouth”.

Les plans, coupes et élévations du Bâtiment des Voyageurs de la gare Mar Mikhaël ont été publiés en France dans la Revue Générale des Chemins de Fer, en 1896 !

Comparaison entre le plan-type français et son adaptation à Beyrouth

Le Bâtiment des Voyageurs de la gare Mar Mikhaël à Beyrouth :

une adaptation surprenante d’un plan-type français

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Cette adaptation du plan de l’étage se répercute directement sur la façade de l’édifice. Dans la tradition architecturale libanaise, le hall central, traversant, s’ouvre au Nord grâce à la triple arcade. Sur la façade du bâtiment de la gare de Beyrouth, la traditionnelle triple arcade est remplacée par une large baie tripartite, motif récurrent dans l’architecture institutionnelle française de la fin du 19ème siècle et transposé ici à l’usage domestique. Comme pour la maison libanaise, le hall central, espace familial et social du logement, est traversant pour permettre aux courants d’air de rafraîchir l’habitation.

Au rez-de-chaussée, niveau destiné à l’accueil des voyageurs et aux services de l’exploitation, une salle d’attente réservée aux dames est ajoutée à Beyrouth. Sinon, l’aménagement est absolument identique à celui du plan-type. Après avoir franchi l’emmarchement côté cours, le voyageur se retrouve dans le vestibule. A sa droite, il peut acheter son billet au receveur, faire enregistrer ses bagages au comptoir face à lui et profiter des services du télégraphe et de la poste. A sa gauche, il trouve les salles d’attente depuis lesquelles il accède au quai. Le bureau du Chef de Gare donne directement accès au quai. Seuls ce bureau et la salle d’attente de 1ère Classe sont équipés d’une cheminée. Ces aménagements vont évoluer au cours du siècle pour s’adapter aux exigences de l’exploitation. Les salles d’attente sont progressivement transformées en bureaux et le comptoir des bagages est supprimé pour permettre au vestibule de devenir traversant.

Si, comme on vient de le voir, le plan du rez-de-chaussée du BV de Beyrouth est quasi identique au plan-type, il n’en est pas de même de l’étage. Dans cette typologie de bâtiment, que l’on peut qualifier de “gare-maison”, l’étage est aménagé pour loger le Chef de Gare et sa famille. A Beyrouth, l’aménagement proposé par le plan-type n’est pas retenu et le logement est entièrement repensé en faisant clairement référence au plan à hall central des maisons traditionnelles libanaises de la fin du 19e siècle.

Autre adaptation significative, on remarque que les hauteurs sous plafond des deux niveaux ont été augmentées par rapport au plan-type français, pour des raisons climatiques. Au rez-de-chaussée, la hauteur est portée à 5 mètres au lieu de 4 mètres, et à l’étage, 4,50 mètres au lieu de 3 mètres. Cette surélévation du bâtiment n’est pas sans conséquence sur les proportions du volume général. Pour éviter un effet disgracieux, la marquise en zinc, située côté quai seulement dans les gares du PLM, fait le tour complet du bâtiment à Beyrouth. Le plan horizontal ainsi créé coupe le volume en deux et, associé au débord du toit, rééquilibre les proportions de l’édifice.

Le débord de la toiture, élément commun à tous les bâtiments des voyageurs des gares construites par le DHP, est probablement destiné à créer des ombres portées sur les murs du bâtiment.

Les balcons en bois, côté quai comme côté cour, ainsi que les éléments de décoration en brique rouge qui viennent surligner les encadrements d’ouverture, sont également des ajouts par rapport au plan-type.

Malgré toutes ces adaptations, on retrouve cependant sur le bâtiment de Beyrouth tous les éléments architectoniques qui caractérisent le plan-type en vigueur de l’autre côté de la Méditerranée : les encadrements d’ouverture et les chaînages d’angle en pierre de taille, les chaînages de façade qui délimitent une partie centrale à trois ouvertures encadrée par deux parties latérales à une ouverture, le soubassement en moellons épincés couronné par un cordon en pierre, les murs en moellons recouverts d’un crépi tyrolien (enduit à base de chaux), les détails de la marquise, les tuiles mécaniques de la toiture, etc…


Bien qu’issue d’un plan-type importé, l’architecture du bâtiment des voyageurs de la gare Mar Mikhaël à Beyrouth possède sa propre identité. C’est l’adaptation habile du plan-type au climat et aux usages locaux qui confère à l’édifice son caractère unique et original, et sa qualité de patrimoine architectural libanais.

Le B.V. de la gare Mar Mikhaêl en 1996, avant sa restauration.

En 1985, le plancher de l’étage est reconstruit en béton armé  lorsque le bâtiment accueille la Direction Générale de l’Office des Chemins de Fer et du Transport en Comun (OCFTC). C’est lors de ce chantier que les anciens balcons en bois sont remplacés par les balcons en béton actuels qui dénaturent malheureusement la façade.

L’horloge Paul Garnier

Cela fait 30 ans que la gare Mar Mikhaël a vu passer son dernier train. Et pourtant, l’horloge signée Paul Garnier de Paris est toujours à l’heure. Cette horloge mécanique est équipée de trois cadrans disposés en triangle autour du mécanisme à poids et balancier (deux cadrans à l’extérieur côté quai et le troisième dans le vestibule du bâtiment). Cet objet tient une grande importance dans le contexte de l’histoire des chemins de fer. Depuis l’origine, l’indication exacte du temps joue un rôle fondamental dans le fonctionnement de ce mode de transport. L’horaire est considéré comme étant la religion du chemin de fer. Vers la fin du 19e siècle et au début du 20e, les horloges Paul Garnier sont les plus répandues dans les gares ferroviaires en France (Paul Garnier a fabriqué l’horloge monumentale de la gare de Lyon à Paris en 1900).

Le Bâtiment des Voyageurs de la gare Mar Mikhaël à Beyrouth, côté quai à gauche (illustration de M&M Gorra, 2002) et côté cour à droite (photographie A. Bonfils, vers 1900).

Le même bâtiment en septembre 2002 après sa restauration par l’OCFTC.

Le bâtiment a été mis en lumière par l’AFAC-LIBAN à l’occasion de son inauguration après deux ans de travaux, et de l’exposition “Les chemins de fer au Liban : histoire, patrimoine et avenir.

Le bâtiment en 2005, côté cour.

La restauration est plutôt réussie malgré des moyens financiers limités. Les travaux ont été intégralement pris en charge par l’OCFTC. Espérons que des moyens supplémentaires permettront un jour aux balcons en béton d’être reconstruits en bois et à la marquise en bois et zinc d’être reconstituée. Les supports de la marquise ont été conservés. Avis aux donateurs !

Cette restauration montre que l’OCFTC est conscient de l’importance de son patrimoine et de son histoire dont il est le fier héritier.

Elévations et coupe transversale du plan-type (ligne du haut) et de son adaptation à Beyrouth (ligne du bas).

Ci-contre à gauche : détail de la baie tripartite de l’étage.

En préparation...

© Tatig Tendjoukian

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